Réponse courte
Fès est deux villes en une, Fès el-Bali et Fès Jdid, bâties entre le IXe et le XIVe siècle, et la médina la plus vaste et la mieux conservée du monde arabo-musulman
Fondée par les Idrissides entre 789 et 808 sur les deux rives de l’oued Fès, réunie dans une seule enceinte par les Almoravides au XIe siècle, portée à sa taille actuelle sous les Almohades, Fès el-Bali a reçu en 1276 une ville nouvelle mérinide, Fès Jdid, avec le palais royal et l’armée. Ses médersas, fondouks, mosquées, fontaines, palais et demeures datent pour l’essentiel de l’apogée mérinide. L’UNESCO l’a inscrite en 1981 comme « l’une des villes historiques les plus vastes et les mieux conservées du monde arabo-musulman », en relevant que son tissu « est resté remarquablement homogène et intact » et que la survie des métiers du bâti traditionnel est « un atout majeur ». Elle est protégée par la loi 22-80 et son décret d’application de 1981, par une zone tampon inconstructible définie dès 1923, et gérée par un plan d’aménagement de 2001 révisé tous les dix ans.
Fès est la ville dont les ateliers ont donné au Maroc son zellige, ses plafonds de cèdre et ses plâtres sculptés, et la seule médina marocaine où la quasi-totalité du tissu médiéval est encore debout et habité. Elle est aussi, pour cette raison, celle où posséder ou rénover une maison engage le plus de règles. Ce guide décrit sa formation, sa structure, ses types de bâtiments et ses menaces d’après l’évaluation de l’UNESCO, puis ce que son régime de protection signifie pour un propriétaire. Il ouvre la section Villes.
Comment Fès s’est-elle formée ?
En bref
En quatre temps : deux quartiers fortifiés idrissides de part et d’autre de l’oued, une enceinte unique almoravide, l’extension almohade, puis la ville mérinide de Fès Jdid.
L’UNESCO résume la chronologie. La médina « conserve, dans une partie ancienne comprenant de nombreux bâtiments monumentaux, la mémoire de la capitale fondée par la dynastie idrisside entre 789 et 808 ». La ville originelle « se composait de deux grands quartiers fortifiés séparés par l’oued Fès : la rive des Andalous et celle des Kairouanais », deux colonies de réfugiés venues de Cordoue et de Kairouan qui ont donné à Fès, dès l’origine, son double héritage. « Au XIe siècle, les Almoravides réunirent la ville dans une seule enceinte et, sous la dynastie des Almohades (XIIe et XIIIe siècles), la ville originelle (Fès el-Bali) atteignit déjà sa taille actuelle. »
Puis vint le temps mérinide : « une ville nouvelle (Fès Jdid) fut fondée (en 1276) à l’ouest de l’ancienne. Elle contient le palais royal, le quartier général de l’armée, des fortifications et des zones résidentielles. » Fès Jdid accueillera au XVe siècle le mellah, quartier juif. « Les deux entités de la médina de Fès évoluent alors en symbiose, formant l’une des plus grandes métropoles islamiques », avec « un nombre considérable de monuments religieux, civils et militaires ». L’UNESCO note que Fès Jdid « s’est inspirée du modèle d’urbanisme antérieur de Marrakech », ce qui relie les deux grandes médinas marocaines.
Comment la médina est-elle organisée ?
En bref
Deux villes closes, un oued au milieu, des quartiers qui descendent vers lui, des rues non pavées, et une hiérarchie serrée : artère, rue, derb en impasse, porte de maison.
Fès el-Bali occupe une cuvette : les quartiers descendent des portes hautes, Bab Boujloud à l’ouest et Bab Guissa au nord, vers l’oued qui la traverse au fond, où se concentrent les métiers de l’eau, tanneurs et teinturiers. Les deux rives gardent les noms de leurs fondateurs, Andalous et Kairouanais, et chacune son grand sanctuaire : la Qaraouiyine, fondée au IXe siècle et que l’UNESCO qualifie dans sa notice arabe de plus ancienne université du monde, et la mosquée des Andalous. Le tissu suit la logique de toute médina marocaine, portée à son extrême densité : quelques artères marchandes, des rues de quartier, puis des derbs en impasse que ferment des portes, et enfin les portes aveugles des maisons. L’UNESCO relève que « l’espace urbain non pavé conserve la majorité de ses fonctions et attributs d’origine ».
Cette structure est aussi ce qui rend la médina difficile à desservir et à entretenir : pas de circulation motorisée, matériaux portés à dos de mulet, maisons mitoyennes qui s’appuient les unes sur les autres, si bien que l’effondrement de l’une menace ses voisines.
Quels types de bâtiments y trouve-t-on ?
En bref
Mosquées et médersas, fondouks, fontaines, palais et demeures, remparts et portes, souks. Les plus remarquables datent des Mérinides, qui ont inventé la médersa marocaine.
| Type | Fonction | Exemples et traits |
|---|---|---|
| Mosquée | Prière, enseignement, centre de quartier | Qaraouiyine (IXe s., agrandie par les Almoravides), mosquée des Andalous ; minarets carrés |
| Médersa | Collège résidentiel d’étudiants | Bou Inania, Attarine, Sahrij, Cherratine : cour à bassin, cellules à l’étage, décor de zellige, gebs et cèdre ; type mérinide |
| Fondouk | Auberge-entrepôt de marchands | Cour à galeries, boutiques et écuries au rez-de-chaussée, chambres à l’étage ; Nejjarine |
| Fontaine (seqqaya) | Eau publique de quartier | Panneaux de zellige et auvents de cèdre ; alimentées par le réseau de l’oued |
| Palais et demeures | Habitat des notables | Dar et riad à patio, cour centrale, salles en longueur ; Fès Jdid pour le palais royal |
| Remparts et portes | Défense, contrôle | Enceinte almoravide puis mérinide ; Bab Boujloud, Bab Guissa, Bab Ftouh, Bab Mahrouk |
| Souks et ateliers | Commerce et métiers | Groupés par corporation : tanneries, dinandiers, menuisiers, zellajs |
L’UNESCO insiste sur ce que ces bâtiments ont en commun : une architecture « caractérisée par des techniques de construction et une décoration développées sur plus de dix siècles, où les savoirs et savoir-faire locaux s’entremêlent à diverses inspirations extérieures (andalouse, orientale et africaine) ». Le critère (ii) de l’inscription vise l’influence exercée par Fès « principalement du XIIe au XVe siècle, sur le développement de l’architecture, des arts monumentaux et de l’urbanisme, notamment en Afrique du Nord, en Andalousie et en Afrique subsaharienne ». Le guide sur le riad décrit la maison à patio ; celui sur le zellige, le revêtement dont Fès est le centre.
Pourquoi les métiers comptent-ils autant à Fès ?
En bref
Parce que la médina n’est pas un monument figé mais un tissu entretenu par les mains qui l’ont bâti. L’UNESCO fait de la survie de ces métiers « un atout majeur » pour la conservation.
L’évaluation d’authenticité est explicite : « la survie du savoir-faire architectural traditionnel, notamment en ce qui concerne les métiers de la construction et de la décoration architecturales, est un atout majeur pour le maintien des valeurs du bien ». À Fès, ces métiers sont ceux du zellige, découpé au menqach dans des carreaux cuits deux fois, du gebs sculpté, du cèdre peint et ajouré, de la chaux et de la brique. Le maalem Abdellatif Hissouf rappelle que le zellige fassi « passe par plus de quatorze étapes, depuis l’extraction de l’argile dans la région de Benjellik », et que sa découpe fait vivre près de 2 000 artisans dans la ville. La médina elle-même est le premier client de ses ateliers : chaque maison étayée, chaque fontaine restaurée, chaque médersa rouverte passe par eux.
Le bien est pour cela lié à trois éléments du patrimoine immatériel inscrits par l’UNESCO : la calligraphie arabe, les arts de la gravure sur métaux, et le malhoun, poésie chantée née dans les ateliers d’artisans.
Qu’est-ce qui menace la médina ?
En bref
La dégradation des bâtiments et la surpopulation à l’intérieur ; l’urbanisation incontrôlée des abords, qui doivent rester inconstructibles, à l’extérieur.
L’UNESCO est sobre et précise : « les principaux problèmes constatés sont la dégradation des bâtiments et la surpopulation de la zone ». Le mécanisme est celui de toutes les médinas, aggravé par la densité de Fès : les grandes maisons divisées entre plusieurs familles ou locataires, l’entretien reporté, les effondrements qui entraînent les voisins, et des habitants qui n’ont pas les moyens des métiers dont la ville a besoin. Le ministère de la Culture « s’efforce, non sans difficulté, de faire respecter l’authenticité du bien par les différents acteurs ».
Vers l’extérieur, l’UNESCO ajoute une exigence souvent ignorée : « les abords de la médina sont un élément indispensable de l’aspect visuel de son environnement et doivent être maintenus en zone non constructible. Cette zone est vulnérable en raison de la pression de l’urbanisation incontrôlée. » Les collines qui dominent Fès el-Bali, d’où l’on voit la médina entière, font partie du bien au sens de sa protection visuelle.
Quel est le régime de protection, et que signifie-t-il pour un propriétaire ?
En bref
La loi 22-80 et son décret d’application de 1981, une zone tampon définie par décrets dès 1923, un plan d’aménagement de la médina de 2001 révisé tous les dix ans, et deux acteurs : l’ADER-Fès pour la réhabilitation, l’Inspection des monuments historiques pour le contrôle.
Les textes, d’après l’UNESCO : la médina « est protégée par les textes juridiques locaux et nationaux », « notamment le décret n° 2-81-25 du 22 octobre 1981 pour l’application de la loi n° 22-80 relative à la conservation des monuments historiques et des sites, des inscriptions, des objets d’art et d’antiquité », et « la zone tampon définie par les décrets du 23 août 1923 et du 29 octobre 1954 protège adéquatement l’intégrité visuelle ». Les outils : « l’État a adopté un plan d’aménagement de la médina en 2001. Ce plan est réévalué tous les dix ans. Il comporte des dispositions spécifiques pour le quartier ancien et doit rationaliser et organiser les interventions urbaines requises. » Les acteurs : la mise en œuvre des actions de sauvegarde des maisons menacées d’effondrement et de réhabilitation des monuments « a été confiée à l’Agence pour la dédensification et la réhabilitation de la médina de Fès », tandis que « l’Inspection des monuments historiques relève du ministère de la Culture et assure ainsi le suivi et la supervision de ces projets ».
Pour un propriétaire, trois conséquences. Tout projet de travaux dans la médina suit la procédure de l’autorisation de construire, avec l’avis du service du patrimoine et les prescriptions du plan d’aménagement de la médina sur les volumes, les hauteurs, les matériaux et les façades. Les maisons menaçant ruine relèvent d’un programme public, ce qui peut signifier étaiement, injonction de travaux ou, dans les cas graves, intervention d’office. Et le foncier, comme dans toutes les médinas, est souvent en indivision ou sous habous : le guide Titre foncier vs melkia explique ce qu’il faut vérifier avant d’acheter. Les règles détaillées font l’objet du guide sur la rénovation en médina.
Attention
À Fès plus qu’ailleurs, une maison de médina est solidaire de ses voisines : murs mitoyens, planchers appuyés, ruelles couvertes par les étages. Avant d’acheter, faites examiner par un architecte l’état des maisons contiguës et non seulement de celle que vous visitez ; avant de démolir une cloison ou un plancher, faites vérifier qu’il ne porte pas le voisin.
Quand consulter un professionnel
Un architecte de Fès, les maalems de Fès, et l’ADER avant les travaux
Acheter ou rénover dans la médina de Fès suppose un architecte inscrit à l’Ordre qui connaît le plan d’aménagement de la médina, les services du patrimoine et les contraintes d’accès ; des maalems formés aux métiers fassis ; et un passage par l’ADER-Fès, qui connaît l’état du bâti et les programmes en cours. Le notaire intervient avant tout cela, pour le foncier. Built Morocco ne recommande aucun praticien.
Quelle est la différence entre Fès el-Bali et Fès Jdid ?
Fès el-Bali est la ville idrisside des IXe-XIIIe siècles, autour de la Qaraouiyine et de la mosquée des Andalous ; Fès Jdid est la ville mérinide fondée en 1276 à l’ouest, avec le palais royal, l’armée et plus tard le mellah. Les deux forment la médina inscrite en 1981.
Pourquoi Fès est-elle inscrite au patrimoine mondial ?
Pour son influence sur l’architecture et l’urbanisme du XIIe au XVe siècle (critère ii) et comme exemple exceptionnel de ville médiévale et d’occupation traditionnelle du sol du IXe au début du XXe siècle (critère v).
Quelle loi protège la médina de Fès ?
La loi 22-80 relative à la conservation des monuments historiques et des sites, appliquée à Fès par le décret 2-81-25 du 22 octobre 1981, avec une zone tampon définie par les décrets de 1923 et 1954.
Qui s’occupe de la réhabilitation de la médina ?
L’Agence pour la dédensification et la réhabilitation de la médina de Fès (ADER-Fès) pour les programmes de sauvegarde, sous le contrôle de l’Inspection des monuments historiques du ministère de la Culture.
Peut-on construire autour de la médina ?
Les abords sont, selon l’UNESCO, un élément indispensable de l’intégrité visuelle du bien et doivent rester en zone non constructible ; la zone tampon est protégée par décrets depuis 1923.
Sources
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Médina de Fès : déclaration de valeur universelle exceptionnelle, intégrité, authenticité, protection et gestion (2009). https://whc.unesco.org/en/list/170
- Jaoual, Y. (2026). Entre authenticité du « menqach » et avancée de la mécanisation, les artisans du zellige fassi tirent la sonnette d’alarme. Le360, 19 juillet 2026. https://fr.le360.ma/culture/entre-authenticite-du-menqach-et-avancee-de-la-mecanisation-les-artisans-du-zellige-fassi-tirent-la_KZDJA52AAJHWJFW2ODP7TUXAYE/
- Selkani, I. (2021). The Riads of Morocco as tourist accommodation products: characteristics and potentialities. Revista Internacional de Turismo, Empresa y Territorio, 5(2), 42-60. https://doi.org/10.21071/riturem.v5i2.13679
