Réponse courte
Rabat est la seule ville marocaine inscrite au patrimoine mondial pour sa ville nouvelle autant que pour sa médina : 348 hectares où les immeubles des années 1920 sont protégés au même titre que les remparts almohades
Inscrite en 2012 sous le titre « Rabat, capitale moderne et ville historique : un patrimoine en partage », la capitale est reconnue comme « l’un des projets urbains modernes les plus vastes et les plus ambitieux construits en Afrique au XXe siècle, et probablement le plus complet ». Le bien comprend la ville nouvelle conçue sous le Protectorat de 1912 aux années 1930, la médina, la kasbah des Oudaïa, les remparts et portes almohades, la mosquée Hassan commencée en 1184, le Chellah, le Jardin d’Essais et le quartier néo-traditionnel des Habous de Diour Jamaâ. Pour un propriétaire, la conséquence est inédite au Maroc : un immeuble art déco de l’avenue Mohammed V ou une villa de l’Agdal historique relèvent d’un régime de protection, gouverné par des plans d’aménagement spécial, et la Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat coordonne un plan de gestion révisé pour 2022-2026.
Dans les autres médinas, la frontière est simple : à l’intérieur des remparts, le patrimoine ; à l’extérieur, la ville ordinaire. À Rabat, cette frontière n’existe pas. L’UNESCO a inscrit ensemble la ville du XIIe siècle et celle du XXe, parce que la seconde a été conçue pour respecter la première, et c’est précisément cette relation qui est protégée. Ce guide décrit ce que recouvre l’inscription, comment la ville nouvelle a été dessinée, quels bâtiments sont concernés, ce que le Comité du patrimoine mondial surveille depuis 2019 et ce que cela signifie pour qui possède ou rénove à Rabat. Il fait partie de la section Villes.
Que couvre l’inscription ?
En bref
Trois composantes, 348,59 hectares : la ville nouvelle avec la médina, la kasbah, les remparts almohades, le Chellah et le Jardin d’Essais ; la mosquée Hassan et le mausolée Mohammed V ; le quartier des Habous de Diour Jamaâ.
| Composante | Contenu | Surface |
|---|---|---|
| 1401-001 | Ville nouvelle, kasbah des Oudaïa, Jardin d’Essais, médina, remparts et portes almohades, site archéologique du Chellah | 337,93 ha |
| 1401-002 | Mosquée Hassan et mausolée Mohammed V | 6,88 ha |
| 1401-003 | Quartier Habous de Diour Jamaâ | 3,78 ha |
L’UNESCO décrit un site qui « est le résultat d’un dialogue fructueux entre le passé arabo-musulman et le modernisme occidental ». La ville nouvelle, « conçue et construite sous le Protectorat français de 1912 aux années 1930 », inclut « la résidence royale, des administrations coloniales, des ensembles résidentiels et commerciaux, le Jardin d’Essais, botanique et d’agrément ». Les parties anciennes « abritent la mosquée Hassan (début de la construction en 1184) ainsi que les remparts et portes almohades, seuls vestiges subsistant d’un grand projet de ville capitale du califat almohade », et « des vestiges de la principauté morisque, ou andalouse, du XVIIe siècle ».
Comment la ville nouvelle a-t-elle été conçue ?
En bref
Comme une capitale rationnelle, par quartiers à fonctions définies, avec des espaces publics cohérents, de la végétation et des idées d’hygiène, et en gardant la médina et les monuments intacts à côté. Le critère (iv) salue un exemple « abouti » d’urbanisme moderne pour une capitale du XXe siècle.
La synthèse de l’UNESCO : « la ville moderne, bien conservée, a été rationnellement conçue et comprend des quartiers et des bâtiments aux fonctions clairement définies, aux qualités visuelles et architecturales significatives. La ville moderne se caractérise par la cohérence de ses espaces publics et par la mise en pratique d’idées d’hygiène publique (services, rôle de la végétation, etc.). » Le critère (iv) retient que « la ville constitue un exemple exceptionnel et abouti d’urbanisme moderne, pour une capitale du XXe siècle, réalisé par une organisation territoriale fonctionnelle qui intègre les valeurs culturelles du passé dans le projet moderniste ». Le critère (ii) ajoute le mouvement inverse : la ville moderne « témoigne de façon exceptionnelle de la diffusion des idées européennes au début du XXe siècle, de leur adaptation au Maghreb, et en retour de l’influence des styles locaux sur l’architecture et les arts décoratifs ».
C’est ce dernier point qui fait la singularité du bien : « l’émergence d’un style architectural et décoratif distinctif, caractéristique du Maroc contemporain », où les immeubles de l’avenue, les bâtiments administratifs et les villas empruntent aux médinas leurs zelliges, leurs auvents de tuile verte, leurs arcs et leurs patios. Le quartier des Habous de Diour Jamaâ, dessiné dans les années 1910-1920 sur le modèle d’un derb de médina, en est le laboratoire. Ce qui est protégé n’est pas seulement un bâtiment ou un autre, mais une manière de construire une ville en regardant la précédente.
Quels quartiers et quels bâtiments sont concernés ?
En bref
La médina et la kasbah ; les quartiers résidentiels et l’habitat bourgeois de la ville nouvelle ; les Habous de Diour Jamaâ ; les monuments de toutes les dynasties. L’habitat est au cœur de l’inscription.
L’UNESCO est explicite sur l’habitat : « l’habitat est illustré par des quartiers aux identités clairement affirmées : la médina et la kasbah, les quartiers résidentiels et l’habitat bourgeois de la ville moderne, et enfin le quartier néo-traditionnel des Habous de Diour Jamaâ. La ville comprend une gamme complète d’éléments monumentaux, architecturaux et décoratifs des différentes dynasties antérieures. » Le quartier Hassan, entre la médina et le mausolée, et le début de l’Agdal, planifiés à cette époque, sont inscrits au titre de la ville nouvelle ; les immeubles de rapport, les villas de fonctionnaires, les bâtiments publics, la gare, la poste, la Banque, le lycée, en sont les attributs.
L’intégrité est jugée « satisfaisante » sur tous ses aspects : « l’équilibre entre le plan urbain de la ville moderne et la conservation de ses nombreuses strates urbaines antérieures, l’intégrité de l’habitat dans les différents quartiers, l’intégrité des ensembles archéologiques, les fortifications correctement conservées de la muraille almohade ». Une réserve sur l’authenticité intéresse directement les propriétaires : « des données quantifiées concernant l’authenticité individuelle des bâtiments résidentiels seraient un complément utile au système d’inventaire déjà en place ». Autrement dit, l’inventaire existe, mais l’état réel de chaque immeuble et villa reste à documenter.
Que surveille le Comité du patrimoine mondial ?
En bref
Les grands projets autour du bien, surtout la vallée du Bouregreg et les tours qui modifient la vue depuis la kasbah ; la gare Rabat-Ville ; et la mise à jour du plan de gestion. Le Comité a rendu trois décisions depuis 2019.
Dès l’inscription, l’UNESCO a prévenu : « il est nécessaire de surveiller attentivement l’impact des grands travaux envisagés en dehors du bien, en particulier en ce qui concerne la vue du bien et du fleuve Bouregreg depuis le site de la kasbah qui les domine ». En 2019 (décision 43 COM 7B.52), le Comité a pris note du programme « Rabat, ville lumière, capitale marocaine de la culture » et de « la transformation majeure du paysage urbain de la vallée du Bouregreg pour relier les villes de Rabat et Salé », a noté « avec préoccupation l’impact visuel potentiellement négatif que la tour O proposée aurait sur la valeur universelle exceptionnelle du bien », et a demandé « les détails complets de tous les grands projets de restauration et de développement en cours et proposés et les études d’impact sur le patrimoine nécessaires » avant tout engagement.
En 2021 (44 COM 7B.134), il a jugé « les plus appropriées » les solutions retenues « pour l’interface entre l’extension de la gare Rabat-Ville et la muraille historique ». En 2023 (45 COM 7B.39), il a pris acte d’une mission de conseil de mai 2022, du lancement de la mise à jour du plan de gestion, a demandé « comment le plan révisé sera intégré aux plans d’aménagement spécial (PAS) en vigueur », et a réclamé « les détails précis des nouvelles solutions techniques utilisées pour renforcer la dématérialisation de la tour Mohammed VI ». Le rapport d’état de conservation de 2023 indique que « tous les projets à l’intérieur du bien ou de sa zone tampon ayant un impact potentiel sur la valeur universelle exceptionnelle, ainsi que les études d’impact correspondantes, sont soumis au Centre du patrimoine mondial ».
Quel est le régime de protection, et que signifie-t-il pour un propriétaire ?
En bref
Une législation ancienne, des plans d’aménagement spécial (PAS) pour les quartiers inscrits, une zone tampon, un plan de gestion coordonné par la Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat avec la Direction du patrimoine, la commune et la préfecture. Et des études d’impact pour tout projet significatif.
L’UNESCO souligne l’ancienneté du dispositif : « en raison de son introduction à une date précoce, la législation qui s’applique à la ville de Rabat a apporté une contribution fondamentale à l’histoire de sa conservation en tant qu’ensemble urbain à la fois ancien et moderne. Les nouvelles mesures annoncées concernant une protection urbaine plus étendue et la protection du paysage urbain formé par le bien sont en cours de promulgation. » La structure : « la structure de gestion est en place et est coordonnée par la nouvelle autorité faîtière de la Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat. Elle s’appuie, pour les questions techniques et scientifiques, sur la Direction nationale du patrimoine, et sur divers autres organismes responsables d’éléments spécifiques du bien, ainsi que sur les services de la commune et de la préfecture de Rabat. » Un programme d’action quinquennal figure dans le plan de gestion, dont la mise à jour pour 2022-2026 a été lancée par la Fondation.
Pour un propriétaire, trois conséquences. Dans les quartiers inscrits, la médina et la kasbah mais aussi Hassan et les Habous, les règles d’urbanisme sont celles des plans d’aménagement spécial, qui fixent hauteurs, gabarits, façades et matériaux en fonction du patrimoine, en plus de la loi 22-80 pour les bâtiments classés ; tout projet suit l’autorisation de construire avec l’avis du patrimoine. Un immeuble ou une villa de la ville nouvelle n’est pas « une construction ordinaire » : sa façade, ses auvents, ses ferronneries et ses menuiseries sont des attributs du bien, et leur remplacement par de l’aluminium ou du béton peut être refusé. Et depuis 2019, tout projet qui modifie la silhouette du bien ou la vue depuis la kasbah, y compris hors du périmètre, passe par une étude d’impact sur le patrimoine soumise à l’UNESCO.
Attention
Le piège à Rabat est de croire que seule la médina est protégée. Un appartement dans un immeuble des années 1930 du quartier Hassan, une villa de l’Agdal historique ou une maison des Habous de Diour Jamaâ sont dans le bien inscrit. Avant d’acheter, demandez à l’Agence urbaine le plan d’aménagement spécial applicable et le statut de l’immeuble dans l’inventaire du patrimoine ; avant de changer des fenêtres, une devanture ou une toiture, vérifiez que le projet ne touche pas un attribut protégé.
Quand consulter un professionnel
Un architecte qui lit les PAS, et la Fondation comme interlocuteur
À Rabat, l’architecte inscrit à l’Ordre doit connaître les plans d’aménagement spécial des quartiers inscrits et l’inventaire du patrimoine moderne ; peu le font. La Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat et la Direction du patrimoine sont les interlocuteurs pour un bâtiment inventorié. Pour un immeuble en copropriété des années 1920-1930, un diagnostic de structure et de réseaux est indispensable avant tout achat. Built Morocco ne recommande aucun praticien.
Pourquoi Rabat est-elle inscrite au patrimoine mondial ?
Pour sa ville nouvelle du Protectorat, exemple abouti d’urbanisme moderne pour une capitale du XXe siècle qui a intégré les valeurs du passé (critère iv), et pour le dialogue entre les idées européennes et les styles locaux qu’elle témoigne (critère ii). Inscription en 2012, avec la médina, la kasbah, les remparts almohades, la mosquée Hassan, le Chellah et les Habous.
Les immeubles de la ville nouvelle sont-ils protégés ?
Oui. L’habitat de la ville moderne, quartiers résidentiels et habitat bourgeois, est un attribut du bien inscrit, régi par les plans d’aménagement spécial ; ses façades, auvents, ferronneries et menuiseries font partie de ce qui est protégé.
Qu’est-ce que le quartier des Habous de Diour Jamaâ ?
Un quartier néo-traditionnel dessiné sous le Protectorat sur le modèle d’une médina, composante à part entière du bien inscrit (3,78 ha), qui illustre l’influence des styles locaux sur l’urbanisme moderne.
Qui gère le patrimoine de Rabat ?
La Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat coordonne le plan de gestion, avec la Direction du patrimoine pour les questions techniques et scientifiques, la commune et la préfecture.
Peut-on construire une tour près du bien ?
Tout grand projet qui modifie la vue depuis la kasbah ou la silhouette du bien, même hors périmètre, doit faire l’objet d’une étude d’impact sur le patrimoine soumise à l’UNESCO ; le Comité a exprimé sa préoccupation sur la tour O en 2019 et demandé des précisions sur la tour Mohammed VI en 2023.
Sources
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Rabat, capitale moderne et ville historique : un patrimoine en partage. Déclaration de valeur universelle exceptionnelle, intégrité, authenticité, protection et gestion (2012). https://whc.unesco.org/en/list/1401
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Rabat : composantes et surfaces du bien inscrit. https://whc.unesco.org/en/list/1401/maps
- Comité du patrimoine mondial. Décision 43 COM 7B.52, Rabat (2019). https://whc.unesco.org/en/decisions/7433
- Comité du patrimoine mondial. Décision 44 COM 7B.134, Rabat (2021). https://whc.unesco.org/en/decisions/7849
- Comité du patrimoine mondial. Décision 45 COM 7B.39, Rabat (2023). https://whc.unesco.org/en/decisions/8314
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Rapport sur l’état de conservation, Rabat (2023). https://whc.unesco.org/en/soc/4353
