Aller au contenu
Built Morocco Architecture · Construction · Villes
Dernière vérification : 6 octobre 2026Vérifié
Image générée : rue d'Essaouira aux murs blancs et volets bleus, un chat sur un seuil, l'océan au bout.
Villes

La médina d’Essaouira : une ville dessinée au XVIIIe siècle, son plan de sauvegarde et ses fragilités

La seule médina conçue d'un trait, ses fortifications à la Vauban, sa pierre que le sel ronge, son plan de sauvegarde et le Mellah que le foncier bloque.

Mis à jour le 17 octobre 2026 Prochaine révision 6 avril 2027 Lecture 9 min

Réponse courte

Essaouira est la seule médina marocaine dessinée d’un trait : une ville fortifiée du milieu du XVIIIe siècle, tracée par un ingénieur français formé à l’école de Vauban pour le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, et la première à disposer d’un plan de sauvegarde approuvé par décret

Fondée vers 1765 pour servir de port royal et de centre commercial ouvert sur le monde, Mogador, devenue Essaouira, combine une enceinte à la Vauban et un tracé régulier avec les principes de l’urbanisme arabo-musulman. Inscrite en 2001 comme exemple exceptionnel de ville-port fortifiée européenne transposée en Afrique du Nord (critères ii et iv), elle a conservé son plan, ses fortifications et sa pierre locale, le manjour, malgré « l’usage inadéquat de matériaux modernes » dans certaines réparations. Sa protection repose sur la loi 22-80, sur une zone tampon inconstructible du plan d’urbanisme de 1988 et, depuis 2021, sur un plan d’aménagement et de sauvegarde de la médina (PASME) approuvé par décret. Le Comité du patrimoine mondial a demandé en 2025 à lire ce plan en entier, s’est inquiété de « l’état critique de dégradation du quartier du Mellah » et des questions juridiques de propriété qui bloquent sa réhabilitation.

Essaouira est la médina où les étrangers achètent le plus après Marrakech, et la seule dont on puisse dire qu’elle a été conçue. Elle n’a pas poussé au fil des siècles : un sultan a décidé d’un port, un ingénieur a tracé des remparts, des rues et des îlots, et des marchands de toutes origines sont venus les remplir. Cela lui donne une régularité que les autres médinas n’ont pas, et des fragilités propres : l’humidité marine, l’effondrement des maisons du Mellah, et un foncier dispersé entre l’État, la commune, les Habous, l’Alliance israélite et les particuliers. Ce guide décrit la ville d’après l’évaluation de l’UNESCO et les décisions récentes du Comité du patrimoine mondial, puis ce qu’un propriétaire doit en retenir. Il fait partie de la section Villes.

Comment Essaouira a-t-elle été fondée ?

En bref

Par décision d’un sultan alaouite, au milieu du XVIIIe siècle, sur un site phénicien puis portugais, pour en faire le port royal du Maroc ; le plan est l’œuvre de Théodore Cornut, formé aux fortifications de Vauban.

Le nom ancien dit l’origine : Mogador « vient du mot phénicien Migdol, qui signifie petite forteresse », et le site, selon l’ICOMOS, était « à l’origine un comptoir phénicien » ; les Portugais y bâtirent au XVIe siècle le fortin dont une église de la fin du XVIIIe siècle garde le souvenir. La ville actuelle est plus tardive : « sa fondation relativement récente par rapport aux autres médinas d’Afrique du Nord fut l’œuvre du sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah (1757-1790), qui souhaitait faire de cette petite ville atlantique un port royal et le principal centre commercial marocain ouvert sur l’extérieur ». Il fit appel, selon l’ICOMOS, à « Nicolas Théodore Cornut, un géomètre spécialiste » des fortifications, « profondément influencé par l’œuvre de l’ingénieur militaire Vauban à Saint-Malo ». Le critère (iv) retient que la médina « a été tracée par un architecte français » et « a conservé pour l’essentiel son apparence de ville européenne ».

Le sultan y transféra les activités marchandes du Sud : « connue longtemps comme le port de Tombouctou, Essaouira devint l’un des principaux centres commerciaux atlantiques entre l’Afrique et l’Europe à la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe ». Les négociants juifs, dont la communauté représenta une part majeure de la population, les consuls européens et les marchands marocains firent de la ville « un exemple de centre multiculturel, comme le prouve la coexistence, depuis sa fondation, de groupes ethniques divers, Amazighs, Arabes, Africains et Européens, ainsi que multiconfessionnels (musulmans, chrétiens et juifs) ».

Comment la médina est-elle organisée ?

En bref

Une enceinte bastionnée à la Vauban avec deux sqalas (plateformes d’artillerie) et des bastions, des rues rectilignes, une kasbah, un mellah, un port fortifié, et face à la ville l’archipel de Mogador, partie du bien inscrit.

Le bien couvre 56,7 hectares. L’UNESCO décrit « une ville fortifiée du milieu du XVIIIe siècle, entourée d’une muraille influencée par le modèle Vauban », « construite selon les principes de l’architecture militaire européenne contemporaine, dans un contexte nord-africain, en parfaite harmonie avec les préceptes de l’architecture et de l’urbanisme arabo-musulmans ». L’ICOMOS compte parmi ses chefs-d’œuvre « les sqalas du port et de la médina, le bastion de Bab Marrakech », et parmi son bâti les synagogues, dont une du XIXe siècle, et l’église portugaise. Le tracé de Cornut, en rues droites et îlots réguliers, se lit encore de la kasbah, près du port, aux quartiers marchands ; le Mellah occupe le nord de l’enceinte.

Deux éléments débordent les remparts. L’archipel de Mogador, « indissociable de la médina », « comprend un grand nombre de sites culturels et naturels de valeur universelle exceptionnelle » ; il est aussi site Ramsar. Et la mer elle-même, qui a fait la ville, la ronge : l’UNESCO note que « malgré la houle et l’humidité », les fortifications et le tissu « conservent dans l’ensemble leur configuration d’origine », et le rapport de 2023 cite parmi les facteurs affectant le bien « la détérioration majeure de la partie maritime des fortifications ».

De quoi la ville est-elle bâtie ?

En bref

D’une pierre locale, le manjour, un grès dunaire tendre, et de chaux. C’est ce que l’UNESCO retient pour l’authenticité, et ce que les réparations au ciment compromettent.

« Fondée au milieu du XVIIIe siècle, la médina d’Essaouira a pour l’essentiel conservé son authenticité en ce qui concerne la conception et le tracé ainsi que les matériaux (utilisation de la pierre locale appelée manjour) et les méthodes de construction, et ce malgré un certain usage inadéquat de matériaux modernes pour les travaux de réparation et de reconstruction. » Le manjour est un grès calcaire dunaire extrait sur place, tendre, poreux, qui se taille facilement et se dégrade vite sous les embruns et le sel ; il demande un enduit de chaux qui respire et se renouvelle, exactement comme la terre crue des ksour demande le sien. Le ciment, étanche, piège le sel et l’humidité et fait éclater la pierre. Dès l’inscription en 2001, « plusieurs délégués ont exprimé des préoccupations quant aux altérations signalées dans la ville, où des matériaux inappropriés avaient été utilisés pour des ajouts modernes ».

Attention

À Essaouira, le premier ennemi d’une maison ancienne est le sel. Un enduit de ciment, un carrelage étanche au sol ou un béton de reprise sur un mur de manjour enferment l’humidité marine dans la pierre ; les dégâts n’apparaissent qu’après plusieurs saisons. Chaux, ventilation et drainage sont les trois règles ; un diagnostic d’humidité avant achat vaut davantage ici qu’un diagnostic structurel.

Qu’est-ce qui menace la médina ?

En bref

La dégradation du bâti et les effondrements, surtout au Mellah ; l’érosion marine des fortifications ; et un foncier dont les blocages juridiques empêchent la réhabilitation. Le Comité suit le bien depuis 2004.

L’UNESCO reconnaît une intégrité « légèrement altérée, notamment en raison de la dégradation des bâtiments du quartier du Mellah », tout en jugeant que « le degré de perte ne compromet pas la signification du bien dans son ensemble ». Le rapport d’état de conservation de 2023 liste les facteurs : « détérioration progressive de la zone bâtie, effondrement continu de bâtiments, détérioration majeure de la partie maritime des fortifications ». La décision 47 COM 7B.177 de juillet 2025 va plus loin : le Comité note « avec préoccupation l’état critique de dégradation du quartier du Mellah, qui constitue une part importante de l’identité historique et culturelle de la médina », et demande à l’État « de progresser dans la résolution des questions juridiques liées à la propriété des biens du Mellah et d’établir, en interaction étroite avec les parties prenantes, une stratégie de réhabilitation du quartier ».

La cause est foncière autant que matérielle. L’UNESCO relève que « la propriété des éléments qui composent la ville historique d’Essaouira est répartie entre l’État, la municipalité, les Habous, l’Alliance israélite, des coopératives et des particuliers » ; au Mellah, des maisons dont les propriétaires ont émigré il y a un demi-siècle, ou qui relèvent d’institutions communautaires, ne peuvent être ni vendues ni restaurées sans que leur statut soit éclairci. Le Comité a aussi demandé « l’étude de trafic pour réguler la circulation et gérer le stationnement autour du port » et une « clarification des limites du bien ».

Quel est le régime de protection, et que signifie-t-il pour un propriétaire ?

En bref

La loi 22-80 ; une zone tampon inconstructible depuis le plan d’urbanisme de 1988 ; l’Agence urbaine d’Essaouira ; le SDAU du Grand Essaouira ; et le PASME, plan d’aménagement et de sauvegarde de la médina approuvé par décret en 2021, que le Comité veut lire en entier, avec ses « dispositions relatives à la propriété privée ».

Les textes : « les mesures de protection relèvent essentiellement des différentes lois pour le classement des monuments et sites historiques, et particulièrement de la loi 22-80 relative au patrimoine marocain ». L’outil le plus ancien est urbanistique : « le plan d’urbanisme n° 4001 de 1988 prévoit une zone tampon autour de la ville historique à l’intérieur de laquelle la construction est interdite ». L’acteur : « l’Agence urbaine d’Essaouira a été créée pour assurer un meilleur contrôle du développement de la ville en général et de la médina en particulier ». Les plans : le rapport de 2023 indique qu’« un schéma directeur d’aménagement urbain du Grand Essaouira (SDAU) a été adopté » et qu’« en 2021, un plan d’aménagement et de sauvegarde de la médina d’Essaouira (PASME) a été approuvé par décret », ce qui fait d’Essaouira, à notre connaissance, la première médina marocaine dotée d’un plan de sauvegarde ayant force réglementaire.

Le Comité du patrimoine mondial n’a pas encore lu ces plans. En 2025 il a demandé « de soumettre le SDAU et le PASME dans leur intégralité, pour examen par les organisations consultatives, afin de garantir que ces plans intègrent des dispositions relatives à la propriété privée, s’appuient sur l’approche du paysage urbain historique » et « contribuent au maintien de la valeur universelle exceptionnelle du bien et des autres valeurs multiples du bien comme celles relatives à ses aspects socio-économiques », avec un rapport attendu pour le 1er décembre 2026. Pour un propriétaire, c’est le PASME, et non la seule loi 22-80, qui dit ce qu’on peut faire d’une maison de la médina : hauteurs, façades, matériaux, usages. Tout projet suit l’autorisation de construire avec l’avis du patrimoine et les prescriptions du PASME ; et le foncier, plus qu’ailleurs, se vérifie avant tout versement, comme l’explique Titre foncier vs melkia.

Quand consulter un professionnel

Un notaire pour le foncier, un architecte pour le PASME, un maalem pour la chaux

À Essaouira, le notaire est le premier interlocuteur : le statut d’une maison, surtout au Mellah, peut relever d’institutions ou d’héritiers dispersés sur trois continents. L’architecte inscrit à l’Ordre doit connaître le PASME et l’Agence urbaine d’Essaouira. Et le maalem doit savoir travailler le manjour à la chaux ; un enduit de ciment bien fait est pire qu’un enduit de chaux imparfait. Built Morocco ne recommande aucun praticien.

Pourquoi Essaouira est-elle inscrite au patrimoine mondial ?

Comme exemple exceptionnel de ville-port fortifiée du milieu du XVIIIe siècle, d’influence européenne transposée en Afrique du Nord (critère ii), tracée par un architecte français influencé par Vauban (critère iv). Inscription en 2001.

Qui a dessiné Essaouira ?

Théodore Cornut, géomètre et spécialiste des fortifications formé à l’école de Vauban, pour le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, vers 1765. La ville est la seule médina marocaine conçue sur plan.

Qu’est-ce que le manjour ?

La pierre locale d’Essaouira, un grès dunaire tendre dont l’UNESCO retient l’usage parmi les critères d’authenticité. Il se dégrade sous le sel et exige des enduits de chaux, jamais de ciment.

Qu’est-ce que le PASME ?

Le plan d’aménagement et de sauvegarde de la médina d’Essaouira, approuvé par décret en 2021, qui fixe les règles de conservation et d’intervention dans la médina. Le Comité du patrimoine mondial a demandé en 2025 à le lire en entier.

Pourquoi le Mellah est-il si dégradé ?

Parce que la propriété de ses maisons est répartie entre institutions, héritiers émigrés et particuliers, et que ces questions juridiques bloquent vente et restauration ; le Comité a demandé en 2025 une stratégie de réhabilitation du quartier.

Sources

  1. UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Médina d’Essaouira (ancienne Mogador) : déclaration de valeur universelle exceptionnelle, intégrité, authenticité, protection et gestion. https://whc.unesco.org/en/list/753
  2. Comité du patrimoine mondial. Décision 47 COM 7B.177, Médina d’Essaouira (2025). https://whc.unesco.org/en/decisions/8902/
  3. UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Rapport sur l’état de conservation, Médina d’Essaouira (2023). https://whc.unesco.org/en/soc/4518
  4. Comité du patrimoine mondial. Décision 25 COM X.A, inscription de la Médina d’Essaouira (2001). https://whc.unesco.org/en/decisions/2301
  5. ICOMOS (2001). Évaluation de la proposition d’inscription n° 753rev, Médina d’Essaouira. https://whc.unesco.org/document/154186