Réponse courte
Le ksar est un village fortifié de terre, la kasbah une demeure-forteresse, la tighremt la maison-tour familiale ; tous trois relèvent de la même architecture présaharienne
Dans les vallées du Drâa, du Todgha, du Dadès et du Souss, l’habitat traditionnel est bâti en terre : pisé pour les murs, brique crue pour les étages et les décors, bois de palmier ou de tamaris pour les planchers. Le ksar (pluriel ksour) est un groupement collectif d’habitations serrées derrière une muraille à tours d’angle et à porte en chicane, avec mosquée, place, grenier et aires de battage. La kasbah est une demeure fortifiée de notable ou de pouvoir, à quatre tours d’angle. La tighremt, mot amazigh, désigne la maison-tour d’une famille élargie, de deux à quatre niveaux. Aït-Ben-Haddou, inscrit au patrimoine mondial en 1987, en offre selon l’UNESCO « un panorama complet » ; cet habitat est aujourd’hui « vulnérable » parce que ses habitants l’abandonnent et que la terre exige un entretien constant.
Les images de ksour ocres au pied de l’Atlas ont fait le tour du monde, par le cinéma surtout. Elles disent peu de ce que sont ces bâtiments : un système constructif, social et climatique cohérent, aujourd’hui menacé moins par le temps que par le départ de ceux qui l’entretenaient. Ce guide définit les trois types, décrit comment ils sont bâtis et pourquoi, s’appuie sur l’évaluation de l’UNESCO pour Aït-Ben-Haddou et sur la recherche récente sur les enduits de terre, et dit ce qu’implique aujourd’hui la restauration d’un bâtiment de terre. Il appartient aux typologies du pilier Architecture marocaine.
Ksar, kasbah, tighremt : de quoi parle-t-on ?
En bref
Trois échelles d’un même art de bâtir : le village, la forteresse, la maison. Les mots se recouvrent parfois dans l’usage ; l’architecture, elle, les distingue.
| Type | Ce que c’est | Traits |
|---|---|---|
| Ksar (ⵉⵖⵔⵎ, ighrem en amazigh) | Village fortifié collectif, en général au bord d’une oasis ou d’une vallée | Muraille continue à tours d’angle, porte en chicane, ruelles couvertes, maisons mitoyennes, mosquée, place, grenier collectif, aires de battage hors les murs |
| Kasbah | Demeure fortifiée d’un caïd, d’un notable ou d’une famille puissante, parfois siège de pouvoir | Plan carré ou rectangulaire, quatre tours d’angle élevées, cour intérieure, décors de brique crue en partie haute |
| Tighremt | Maison-tour d’une famille élargie, isolée ou dans un ksar | Deux à quatre niveaux : bêtes et réserves en bas, logis au milieu, terrasse et tours en haut ; décor géométrique sous les corniches |
L’UNESCO décrit Aït-Ben-Haddou comme « un groupement essentiellement collectif d’habitations » où, « à l’intérieur des murs défensifs renforcés par des tours d’angle et percés d’une porte en chicane, les maisons se serrent, certaines modestes, d’autres ressemblant à de petits châteaux urbains avec leurs hautes tours d’angle et leurs parties supérieures décorées de motifs en brique d’argile ». Ces « petits châteaux » sont les kasbahs et tighremts logées dans le ksar. Les espaces communs comprennent « une mosquée, une place publique, des aires de battage du grain hors des remparts, une fortification et un grenier au sommet du village, un caravansérail, deux cimetières (musulman et juif) et le sanctuaire du saint Sidi Ali ou Amer ».
Où trouve-t-on cette architecture ?
En bref
Sur le versant sud du Haut Atlas et dans les vallées présahariennes : Drâa, Todgha, Dadès, Souss, Ounila, le long des anciennes routes caravanières.
Aït-Ben-Haddou, « situé dans les contreforts du versant sud du Haut Atlas dans la province de Ouarzazate », est « le ksar le plus célèbre de la vallée de l’Ounila » et « un exemple éminent de ksar du Sud marocain illustrant les principaux types de constructions en terre que l’on peut observer à partir du XVIIe siècle dans les vallées du Drâa, du Todgha, du Dadès et du Souss ». Sa position s’explique par le commerce : le site « fut aussi l’un des nombreux comptoirs sur la route commerciale reliant l’ancien Soudan à Marrakech par la vallée du Drâa et le col du Tizi n’Telouet ». Les ksour jalonnent les oasis et les routes ; leur muraille protège les récoltes et les hommes, leur grenier collectif, l’agadir, conserve les réserves de la communauté.
L’UNESCO note que « les constructions les plus anciennes ne semblent pas antérieures au XVIIe siècle, bien que leur structure et leur technique se soient propagées depuis une période très ancienne dans les vallées du Sud marocain ». La terre crue ne se date pas comme la pierre : un mur de pisé entretenu est refait par couches, et les bâtiments vivants sont rarement d’une seule époque.
Comment sont-ils bâtis ?
En bref
Pisé banché pour les murs bas et épais, brique crue (adobe) pour les étages, les tours et les décors, bois pour les planchers et linteaux, enduit de terre renouvelé. Rien n’est cuit, tout est local.
Les murs porteurs sont en pisé : de la terre humide damée en couches dans un coffrage de planches, qui monte par banchées successives, épaisses de 50 cm ou plus, ce qui donne aux rez-de-chaussée leur inertie thermique. Les parties hautes, tours et derniers niveaux, sont en briques de terre crue séchées au soleil, plus légères et plus faciles à décorer : les motifs géométriques « en brique d’argile » que l’UNESCO signale sous les corniches sont des briques posées en saillie ou en creux. Les planchers reposent sur des poutres de palmier, de tamaris ou de peuplier, couvertes de roseaux et de terre battue. Les ouvertures sont petites, pour la fraîcheur et la défense.
L’authenticité d’Aït-Ben-Haddou tient à ce que « les matériaux de construction utilisés restent la terre et le bois ». L’UNESCO relève que « la tendance à introduire le ciment a jusqu’ici échoué, grâce à la surveillance continue du Comité de contrôle des infractions (commune rurale, division de l’urbanisme, agence urbaine, CERKAS). Seuls quelques linteaux et béton armé ont échappé à sa vigilance, mais ils ont été dissimulés par un enduit de terre. Une attention particulière est aussi portée aux portes et fenêtres donnant sur les ruelles, pour que le bois ne soit pas remplacé par du métal ». Le guide sur le pisé détaille le matériau et son entretien.
Pourquoi cette architecture convient-elle au climat ?
En bref
Masse thermique des murs épais, ruelles couvertes, cours étroites, ouvertures réduites : la chaleur du jour est amortie, la fraîcheur de la nuit conservée.
L’UNESCO juge que « les constructions en terre sont parfaitement adaptées aux conditions climatiques et en harmonie avec l’environnement naturel et social ». La recherche sur les matériaux dit pourquoi : la terre « permet de bâtir des structures à haut confort de vie, grâce à sa respirabilité et à son isolation thermique », elle « est largement disponible dans la nature à un prix extrêmement bas », s’emploie « sans transformation particulière » et « demande une quantité d’énergie réduite pour sa mise en œuvre ». Les murs de pisé stockent la chaleur du jour et la restituent la nuit ; les ruelles couvertes et les cours étroites restent à l’ombre ; la compacité du ksar réduit les surfaces exposées. L’habitat « compact, fermé et suspendu », selon les mots de l’UNESCO, est une machine climatique avant d’être un décor.
Pourquoi cet habitat est-il vulnérable ?
En bref
Parce que la terre exige un entretien constant et que les habitants partent. Un ksar vide se dégrade en quelques saisons de pluie.
Le critère (v) de l’inscription vise « l’habitat traditionnel en terre, représentatif de la culture du Sud marocain, devenu vulnérable à la suite de changements socio-économiques et culturels irréversibles ». L’UNESCO est précise sur le mécanisme : « les constructions en terre sont très vulnérables en raison du manque d’entretien et de réparation régulière résultant de l’abandon du ksar par ses habitants ». La recherche confirme que « le seul inconvénient de ces architectures est la durabilité limitée du matériau face à l’action agressive des agents extérieurs (eau de pluie, remontées capillaires, érosion, vent, action humaine) qui rend nécessaire un entretien constant ».
Le cycle est connu : les familles quittent le ksar pour des maisons modernes en bordure de route, l’enduit n’est plus refait après les pluies, l’eau s’infiltre au sommet des murs et au pied, les planchers de bois pourrissent, et le bâtiment s’effondre de haut en bas. À Aït-Ben-Haddou, « les grandes maisons de la partie basse du village, aux motifs décoratifs bien conservés, sont régulièrement entretenues » ; ailleurs, des centaines de ksour et de kasbahs ne le sont plus.
Que faut-il savoir pour restaurer ou construire en terre aujourd’hui ?
En bref
Que les sites classés relèvent de la loi 22-80 et du CERKAS ; que le ciment est l’ennemi de la terre ; que les enduits stabilisés à la chaux ou au gypse résistent à l’érosion sans étouffer le mur ; et que le permis de construire s’applique aussi aux constructions de terre.
Pour les sites inscrits, « les mesures de protection relèvent essentiellement des différentes lois sur le classement des monuments et sites historiques, en particulier la loi 22-80 relative au patrimoine marocain », et le CERKAS, Centre de conservation et de réhabilitation du patrimoine architectural des zones atlasiques et subatlasiques, « assure la coordination de la mise en œuvre » du plan de gestion. Hors des sites classés, l’autorisation de construire ordinaire s’applique à toute construction, de terre ou non ; dans les agglomérations rurales dotées d’un plan de développement, « l’obtention d’une autorisation préalable est imposée pour toute construction », comme l’explique le guide sur les documents d’urbanisme.
Sur le plan technique, la leçon des chantiers de conservation et des laboratoires est constante : un enduit de ciment sur un mur de terre piège l’humidité et fait éclater le mur de l’intérieur ; la terre doit respirer. L’étude italo-marocaine de Mattone, Ibnoussina et leurs collègues, qui a testé des enduits de terre de la région de Marrakech stabilisés avec des produits « facilement disponibles sur le territoire marocain », chaux et gypse, conclut que « en ce qui concerne la résistance à l’eau, l’ajout de chaux donne les meilleurs résultats », que l’enduit de terre seule « n’a pas résisté au test » d’érosion, que le gypse réduit l’absorption capillaire tandis que la chaux l’augmente, que la paille « dégrade généralement le comportement » à l’adhérence, et que « la perméabilité à la vapeur d’eau reste presque inchangée dans tous les enduits ». Autrement dit, on peut durcir la peau d’un mur de terre contre la pluie sans l’empêcher de respirer, à condition d’utiliser chaux ou gypse plutôt que ciment.
Attention
Un règlement parasismique spécifique aux constructions en terre existe au Maroc (RPCTerre 2011), distinct du RPS applicable au béton et à la maçonnerie ; nous n’en avons pas lu le texte et ne détaillons pas ses prescriptions. Pour toute construction neuve en terre, un bureau d’études connaissant ce règlement est indispensable ; pour une restauration, le CERKAS et les services du patrimoine sont les interlocuteurs.
Quand consulter un professionnel
Le maalem de la terre, le CERKAS, et un architecte qui a déjà bâti en terre
Restaurer une kasbah ou une tighremt est un métier de maalems spécialisés dans le pisé et l’adobe, de plus en plus rares ; le CERKAS, à Ouarzazate, est l’institution de référence pour la conservation et forme à ces techniques. Construire en terre crue aujourd’hui demande un architecte et un bureau d’études qui l’ont déjà fait et connaissent le règlement parasismique propre à ce matériau. Le statut foncier des ksour, souvent collectif ou indivis, est à vérifier avant tout projet, comme pour une maison de médina. Built Morocco ne recommande aucun praticien.
Quelle est la différence entre un ksar et une kasbah ?
Le ksar est un village fortifié collectif, avec mosquée, place, grenier et aires de battage ; la kasbah est une demeure fortifiée à quatre tours d’angle, appartenant à un notable ou à une famille, qui peut se trouver à l’intérieur d’un ksar ou isolée.
Qu’est-ce qu’une tighremt ?
Le mot amazigh pour la maison-tour d’une famille élargie, de deux à quatre niveaux, avec réserves en bas, logis au milieu et terrasse à tours en haut. On la trouve dans les ksour et isolée dans les oasis.
De quand datent les ksour du Sud marocain ?
Les constructions conservées ne semblent pas antérieures au XVIIe siècle selon l’UNESCO, mais la technique est beaucoup plus ancienne ; la terre crue se refait par couches, si bien que les bâtiments vivants sont rarement d’une seule époque.
Pourquoi les ksour s’effondrent-ils ?
Parce que la terre crue exige un entretien constant, surtout après les pluies, et que l’abandon par les habitants interrompt cet entretien. L’eau s’infiltre, les bois pourrissent, le bâtiment tombe.
Peut-on enduire un mur de terre au ciment ?
Non. Le ciment piège l’humidité dans le mur et le fait éclater. Les recherches montrent qu’un enduit de terre stabilisé à la chaux ou au gypse résiste à l’érosion tout en laissant le mur respirer.
Sources
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Ksar d’Aït-Ben-Haddou : déclaration de valeur universelle exceptionnelle, intégrité, authenticité, protection et gestion (2009). https://whc.unesco.org/en/list/444
- Mattone, M., Ibnoussina, M., Rescic, S., Fratini, F., Magrini, D., Mecchi, A. M., Nocairi, M. (2016). Stabilization of earthen plasters: Exchange of knowledge and experiences between Italy and Morocco. Journal of Materials and Environmental Science, 7(10), 3647-3655. https://iris.polito.it/retrieve/handle/11583/2665283/144009/397–JMES-Mattone.pdf
- Chtouki, H. (2011). La planification urbaine au Maroc : état des lieux et perspectives. FIG Working Week 2011. https://www.fig.net/resources/proceedings/fig_proceedings/fig2011/papers/ts06a/ts06a_chtouki_5236.pdf
