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Built Morocco Architecture · Construction · Villes
Dernière vérification : 5 octobre 2026Vérifié
Image générée : mur en pisé en cours de construction, banches de bois sur la dernière levée, dame en bois appuyée contre le mur.
Architecture marocaine · Matériaux

Le pisé : construire et entretenir en terre crue au Maroc

Le pisé tient par sa masse, respire par sa porosité, et dure tant qu'on entretient sa peau. Ce qui le détruit et ce qui le protège, d'après les essais.

Mis à jour le 17 octobre 2026 Prochaine révision 5 avril 2027 Lecture 10 min

Réponse courte

Le pisé est de la terre humide damée dans un coffrage ; il tient par sa masse, respire par sa porosité, et dure tant qu’on entretient sa peau

Le pisé (en arabe tabia, en amazigh allouh) est une terre argilo-sableuse légèrement humide, compactée par couches dans un coffrage de planches pour former des murs épais et monolithiques. C’est le matériau des murs porteurs des ksour, kasbahs et remparts du Maroc, de Marrakech aux oasis. Ses qualités sont documentées par la recherche : disponibilité immédiate, énergie de mise en œuvre très faible, respirabilité et isolation thermique. Sa faiblesse est unique et connue : une durabilité limitée face à l’eau, à l’érosion et aux remontées capillaires, qui exige un entretien constant de l’enduit. Les essais de laboratoire montrent qu’un enduit de terre stabilisé à la chaux ou au gypse résiste à l’érosion sans réduire la perméabilité à la vapeur, alors que le ciment, imperméable, condamne le mur.

Construire en terre revient, pour des raisons écologiques et de coût, et le Maroc possède l’un des plus grands patrimoines de pisé au monde. Mais la terre crue n’est pas un matériau qu’on improvise : son choix, son dosage, sa mise en œuvre et surtout son entretien suivent des règles que les maalems connaissaient et que le laboratoire confirme aujourd’hui. Ce guide explique ce qu’est le pisé, comment on le met en œuvre, ce qui le détruit, comment on le protège, et ce que dit la réglementation. Il appartient aux matériaux du pilier Architecture marocaine et complète le guide sur les ksour et kasbahs.

Qu’est-ce que le pisé, et en quoi diffère-t-il de l’adobe ?

En bref

Le pisé est damé sur place dans un coffrage, par banchées ; l’adobe est une brique de terre crue moulée et séchée, maçonnée ensuite. Le premier fait les murs bas et épais, le second les étages, les tours et les décors.

Les deux techniques utilisent la même matière, une terre contenant assez d’argile pour lier et assez de sable pour ne pas se fissurer, mais pas la même mise en œuvre. Le pisé se dame humide, par couches de quelques centimètres, entre deux planches tenues par des traverses, jusqu’à remplir une banchée haute d’une cinquantaine de centimètres ; le coffrage est alors déplacé, et le mur monte en assises visibles sur les façades. L’adobe se moule en briques, qui sèchent au soleil quelques jours ou semaines et se maçonnent ensuite au mortier de terre. Dans l’architecture du Sud, les rez-de-chaussée massifs sont en pisé et les parties hautes, plus légères et décorées, en adobe. L’UNESCO décrit à Aït-Ben-Haddou des parties supérieures « décorées de motifs en brique d’argile » posées sur des murs de terre damée.

La terre convenable est un limon argilo-sableux. Celle que l’équipe italo-marocaine de Mattone et Ibnoussina a prélevée à 22 km de Marrakech, « un limon argileux plus ou moins compact », classée « sable limoneux » avec une limite de liquidité de 31 % et un indice de plasticité de 11 %, contenait « quartz, feldspaths, traces d’oxydes de fer et minéraux argileux (illite 45 %, kaolinite 30 %, chlorite 25 %) ». Ce n’est pas la terre végétale de surface, qui a été exclue, ni une argile pure : c’est le sous-sol, entre vingt centimètres et deux mètres de profondeur.

Quelles sont ses qualités ?

En bref

Un matériau local, presque gratuit, à très faible énergie grise, qui régule l’humidité et la température. Ce sont des qualités mesurées, pas un discours.

Mattone et ses collègues résument ce que la recherche établit : la terre « est largement disponible dans la nature à un prix extrêmement bas ; elle s’emploie sans transformation particulière ; elle demande une quantité d’énergie réduite pour sa mise en œuvre et permet de travailler avec un impact minimal sur l’environnement ; elle donne la possibilité de bâtir des structures à haut confort de vie, grâce à sa respirabilité et à son isolation thermique ». À cela s’ajoute, pour le pisé, la masse : un mur de 50 cm de terre damée stocke la chaleur du jour et la restitue la nuit, ce qui explique la fraîcheur des ksour l’été et leur tiédeur l’hiver, et pourquoi l’UNESCO juge ces constructions « parfaitement adaptées aux conditions climatiques ».

Qu’est-ce qui le détruit ?

En bref

L’eau, sous toutes ses formes : pluie en tête de mur, ruissellement sur les faces, remontées capillaires au pied, et surtout l’humidité piégée derrière un enduit étanche. Puis le vent, et l’abandon.

« Le seul inconvénient de ces architectures est la durabilité limitée du matériau face à l’action agressive des agents extérieurs (eau de pluie, remontées capillaires, érosion, vent, action humaine), qui rend nécessaire un entretien constant. » Les trois points faibles d’un mur de pisé sont connus des bâtisseurs : la tête de mur, où la pluie s’infiltre si la couverture ou le chaperon est défaillant ; le pied, où l’eau remonte par capillarité du sol et où les éclaboussures érodent la base, d’où les soubassements de pierre ; et la face, que le ruissellement ravine quand l’enduit est parti. L’abandon aggrave tout : un enduit non refait après deux saisons de pluie ouvre la voie, et l’UNESCO constate à Aït-Ben-Haddou que « les constructions en terre sont très vulnérables en raison du manque d’entretien et de réparation régulière résultant de l’abandon du ksar par ses habitants ».

Attention

L’erreur moderne la plus destructrice est l’enduit de ciment sur un mur de terre. Étanche, il empêche le mur de sécher ; l’humidité s’accumule derrière, la terre se délite, et le mur éclate ou s’effondre de l’intérieur sans que rien ne se voie. À Aït-Ben-Haddou, un comité de contrôle veille précisément à ce que le ciment n’entre pas ; les rares linteaux de béton qui ont échappé à sa vigilance « ont été dissimulés par un enduit de terre ».

Comment protéger un mur de terre sans l’étouffer ?

En bref

Par un enduit de terre, éventuellement stabilisé à la chaux ou au gypse, renouvelé régulièrement. Les essais montrent que ces stabilisants résistent à l’érosion et gardent la perméabilité à la vapeur ; la paille affaiblit l’adhérence.

L’étude de Mattone, Ibnoussina et leurs collègues a comparé en laboratoire, sur une terre marocaine, un enduit de terre seule et des enduits stabilisés avec 15 % de chaux ou 20 % de gypse en poids de terre, avec et sans paille, en deux couches (une couche de corps d’environ 1,5 cm en terre grossière, une finition d’environ 0,5 cm en terre tamisée). Les résultats sont nets :

Résultats des essais d’enduits de terre (Mattone et al., 2016), terre de la région de Marrakech.
EssaiTerre seuleTerre + chaux (15 %)Terre + gypse (20 %)
Érosion (goutte, test de Geelong)ÉchecAucune érosionAucune érosion
Érosion (jet, test spray)ForteNulleRéduite
Absorption capillaireRéférenceAugmentéeRéduite
Adhérence (cisaillement)RéférenceBonneLa meilleure
Perméabilité à la vapeur100 %96 %97 %
CouleurRéférenceJaunit légèrementBlanchit légèrement

Les auteurs concluent que « pour la résistance à l’eau, l’ajout de chaux donne les meilleurs résultats », que « le gypse a réduit l’absorption capillaire tandis que l’ajout de chaux a rendu l’enduit plus absorbant », que « la présence de paille dégrade généralement le comportement » à l’adhérence, que « la perméabilité à la vapeur d’eau reste presque inchangée dans tous les enduits », et qu’« en résumé, le gypse est l’additif qui permet la plus grande amélioration des performances ». La chaux employée était une chaux hydraulique naturelle marocaine, le gypse une anhydrite soluble ; les deux sont « facilement disponibles sur le territoire marocain ». Deux réserves : ces résultats sont de laboratoire, « le comportement in situ reste à déterminer » ; et un enduit, même stabilisé, se renouvelle, il ne dispense pas de l’entretien.

Comment construire en pisé aujourd’hui ?

En bref

Comme hier pour la matière et le damage, avec en plus un soubassement contre l’eau, un chaînage et une couverture débordante, et un bureau d’études qui connaît le règlement parasismique propre à la terre.

  1. Choisir et tester la terre. Un limon argilo-sableux du sous-sol, sans terre végétale ; essais simples de retrait et de cohésion, ou analyse granulométrique en laboratoire.
  2. Isoler le mur du sol. Un soubassement de pierre ou de béton de 40 à 60 cm au-dessus du terrain, avec coupure de capillarité : le pied du mur ne doit jamais toucher l’eau.
  3. Damer par banchées. Terre à humidité de damage (elle tient en boule sans suinter), couches de 10 à 15 cm compactées, coffrage déplacé banchée après banchée ; angles et jonctions soignés.
  4. Chaîner et coiffer. Un chaînage en tête de mur (bois ou béton armé sur lit isolant) pour la tenue d’ensemble, puis une couverture ou un chaperon qui déborde pour écarter la pluie.
  5. Enduire après séchage. Un enduit de terre, stabilisé ou non, posé sur un mur qui a fini de sécher et de se rétracter ; jamais de ciment.
  6. Entretenir. Inspection après chaque saison des pluies : tête de mur, pied, fissures ; reprise des enduits érodés.

Sur le plan réglementaire, une construction en terre crue est une construction comme une autre : elle est soumise à l’autorisation de construire, aux plans d’un architecte dans les cas où la loi l’impose, et aux documents d’urbanisme de la zone. Un règlement parasismique spécifique aux constructions en terre existe au Maroc (RPCTerre 2011), distinct du RPS des constructions en béton et maçonnerie ; nous n’en avons pas lu le texte et renvoyons à un bureau d’études pour ses prescriptions. Le guide sur l’autorisation de construire décrit la procédure commune.

Et pour restaurer un mur de pisé ancien ?

En bref

Même matière, même logique : diagnostiquer l’eau, assainir le pied et la tête, recharger les lacunes en terre compatible, réenduire en terre. Pour les sites classés, le CERKAS et la loi 22-80.

La restauration d’un bâtiment de terre commence par l’eau : d’où vient-elle, par où entre-t-elle, pourquoi ne sort-elle plus. Puis on consolide avec de la terre compatible, recharges de pisé ou d’adobe de même nature, et on réenduit en terre, éventuellement stabilisée. Les matériaux étrangers, ciment, mortiers hydrauliques forts, résines, sont à proscrire : ils créent des points durs et étanches qui concentrent les dégradations. Pour les sites inscrits ou classés, « les mesures de protection relèvent essentiellement des différentes lois sur le classement des monuments et sites historiques, en particulier la loi 22-80 », et le CERKAS est l’institution de référence pour les techniques.

Quand consulter un professionnel

Un maalem de la terre et un ingénieur qui a lu le règlement

Le pisé se construit avec des maalems formés à cette technique, de plus en plus rares, et se conçoit avec un architecte et un bureau d’études qui ont déjà bâti en terre et connaissent le règlement parasismique qui s’y applique. Pour une restauration, le CERKAS à Ouarzazate et les services du patrimoine sont les interlocuteurs. Un laboratoire de matériaux peut qualifier votre terre avant le chantier. Built Morocco ne recommande aucun praticien.

Quelle est la différence entre pisé et adobe ?

Le pisé est de la terre damée humide dans un coffrage, par banchées, pour faire des murs monolithiques ; l’adobe est une brique de terre crue moulée, séchée au soleil, puis maçonnée. Les ksour combinent les deux : pisé en bas, adobe en haut.

Un mur de terre résiste-t-il à la pluie ?

Oui, tant que sa tête est coiffée, son pied isolé du sol et sa face enduite. Les essais montrent qu’un enduit de terre stabilisé à la chaux ou au gypse résiste à l’érosion ; la terre seule, non.

Peut-on enduire la terre au ciment ?

Non. Le ciment est étanche, il piège l’humidité dans le mur et le détruit de l’intérieur. Les enduits de terre, de chaux ou de gypse laissent le mur respirer.

Faut-il un permis pour construire en terre ?

Oui, l’autorisation de construire ordinaire, avec les plans d’un architecte dans les cas prévus par la loi, et le respect du règlement parasismique propre aux constructions en terre.

Combien de temps dure un mur de pisé ?

Des siècles s’il est entretenu, comme le montrent les remparts et ksour du Maroc ; quelques années d’abandon suffisent à le ruiner. La durée de vie dépend de l’entretien, pas du matériau.

Sources

  1. Mattone, M., Ibnoussina, M., Rescic, S., Fratini, F., Magrini, D., Mecchi, A. M., Nocairi, M. (2016). Stabilization of earthen plasters: Exchange of knowledge and experiences between Italy and Morocco. Journal of Materials and Environmental Science, 7(10), 3647-3655. https://iris.polito.it/retrieve/handle/11583/2665283/144009/397–JMES-Mattone.pdf
  2. UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Ksar d’Aït-Ben-Haddou : déclaration de valeur universelle exceptionnelle (2009). https://whc.unesco.org/en/list/444
  3. Aqelmoun, N., Belabid, A., Akhzouz, H., Elminor, Han., Elminor, Has. (2024). Physico-Chemical and Mechanical Characteristics of Traditional Marrakech Lime. Materials Research Proceedings, 40, 97-108. https://doi.org/10.21741/9781644903117-10